40. C'est le nouveau chiffre qui caractérise ma vie...

Je l’ai fêté en famille, comme il se doit. Des bougies, des gens qui comptent, le genre de moment où tu souris et où en même temps une partie de toi regarde la scène de loin, un peu en dehors.

C’est ça le truc que j’avais pas vu venir à 40 ans. Pas les douleurs de dos. Pas le grand bilan existentiel. Ce décalage discret, permanent avec le monde autour.

Ça m’arrive de plus en plus souvent. Une conversation récemment — des gens que je connais, un sujet qui me concernait — et j’étais pas vraiment là. Je les regardais parler. Je voyais qui voulait avoir raison, qui attendait son tour, qui écoutait vraiment et qui faisait semblant. Comme si quelqu’un avait baissé le son et que je regardais les gens jouer leur partition sans l’entendre. J’ai dit deux ou trois trucs au bon moment. Personne a remarqué que j’étais ailleurs. Ce qui m’inquiète c’est que cela arrive de plus en plus souvent…

C’est pas de la tristesse. C’est pas du cynisme non plus, enfin pas que. C’est juste que tu commences à voir les mécanismes. Les rôles que les gens jouent, au boulot, en famille, partout. Et une fois que tu les vois, tu peux plus vraiment faire semblant de pas les voir. T’es là, tu participes, tu ris aux bons moments. Mais t’es aussi, toujours un peu, en train d’observer.

Y’a pas eu de rupture franche. Juste un tri silencieux, des trucs et des gens qui ont disparu progressivement faute d’entretien. J’ai pas tout choisi. La plupart du temps ça s’est choisi sans moi.

Ce qui reste, par contre, je le sais très bien.

La photo. Pas parce que je suis bon mais parce que c’est un des rares endroits où le décalage devient utile. Derrière un objectif t’observes encore, mais ça sert à quelque chose. Tu cherches ce qui va disparaître avant que ça disparaisse. Un angle de lumière qui tiendra pas. Une expression qui existera plus dans cinq minutes. T’appuies sur le déclencheur et t’as figé quelque chose que le temps allait emporter. C’est peut-être pour ça que je continue pas pour les images, mais pour cette sensation-là.

Et ma famille. Eux je peux pas les regarder de loin.

Mon fils surtout. Il grandit plus vite que je l’aurais voulu. Pas au sens où c’est un problème, c’est juste que chaque année efface une version de lui que j’avais à peine eu le temps d’apprendre par cœur. L’enfant qu’il était l’an dernier existe plus. Celui qu’il est aujourd’hui sera différent l’année prochaine.

Je peux pas mettre ça en pause. Je peux pas cadrer le bon moment et appuyer. Ça part quand même. Contrairement au reste, je vois pas les mécanismes avec lui. Je vois pas les rôles. Je vois juste lui, qui avance et moi qui essaie de rester à la hauteur de quelqu’un qui change plus vite que moi.

C’est peut-être pour ça qui me touche autant à 40 ans. Je commence à voir le monde de l’extérieur. Lui, pas encore (et c’est tant mieux)

Je me demande si c’est juste moi, ce son baissé en permanence. Cette façon d’être présent et ailleurs en même temps, de voir les gens jouer leurs rôles sans pouvoir m’empêcher de le remarquer. J’imagine que non. Qu’à un moment ça arrive, et que t’apprends à faire avec…

A bientôt sur eckodeath.fr

Kurt G.